1974. David Peace (2004)

J’ouvris la porte de la cabine, saisis la chaîne et tirai la chasse sur la longue merde jaune pâle qui se trouvait dans la cuvette. J’abaissai l’abattant en plastique fendillé sur l’eau rugissante, m’assis et ouvris l’enveloppe.

Encore un petit parfum d’enfer.

J’en sortis deux minces feuilles A4 tapées à la machine et trois photos.

C’était la copie du rapport de l’autopsie de Clare Kempay.

Encore un film d’horreur.

Je ne pouvais regarder les photos, m’y refusais, ne le fis pas, je me contentai de lire, tandis que la terreur grandissait.

L’autopsie avait été réalisée à dix-neuf heures le 14 décembre 1974, à l’hôpital Pinderfield de Wakefield, par le Dr Alan Coutts, en présence du superintendant en chef Oldman et du superintendant Noble.

Le corps faisait un mètre trente et pesait trente et un kilos.

Des éraflures, peut-être des morsures, avaient été constatées dans la partie supérieure de la joue droite, sur le menton ainsi que sur les faces antérieure et postérieure du cou. Des traces de ligature et des brûlures, sur le cou, indiquaient que la strangulation était la cause de la mort.

La strangulation.

Ses dents avaient profondément entaillé sa langue, tandis qu’on l’étranglait. Elle n’avait probablement pas perdu connaissance lorsque son ultime supplice avait commencé.

Probablement pas perdu connaissance.

LUV avait été écrit quatre fois, avec une lame de rasoir, sur la poitrine de la victime. Là encore, ces plaies n’étaient pas postérieures à la mort.

LUV.

Traduit de l’anglais par Daniel Lemoine. Editions Rivages.

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La Demeure (The Mansion), William Faulkner (1959)

Il n’eut pas besoin de dire : « Regarde-moi, Flem. » Son cousin le regardait déjà, la tête tournée par-dessus son épaule. Sinon il ne bougeait pas, seule la mâchoire cessa net de mastiquer. Alors il bougea, se pencha légèrement en avant dans le fauteuil, il venait d’enlever ses pieds appuyés sur le rebord, le fauteuil commençant à pivoter quand Mink à environ cinq pieds s’arrêta et leva son arme en forme de crapaud, couleur de rouille, tenue à deux mains, et la stabilisa, pensant Faut que ça le touche en pleine face, non pas Faut que je le touche mais Faut que ça le touche, et il appuya sur la détente et sentit plutôt qu’il n’entendit le déclic assourdi et stupide, presque distrait. À présent son cousin, les pieds maintenant à plat sur le sol et le fauteuil presque complètement tourné pour lui faire face, semblait immobile et même indifférent, observant les mains sales et tremblantes de Mink, de petites mains d’enfant semblables aux pattes d’un raton laveur domestiqué, tandis que l’une d’elles relevait le chien suffisamment pour que l’autre fasse revenir le cylindre d’un cran en arrière afin que la balle se présente de nouveau sous le chien ; à nouveau cette chose vague surgie du passé lui fit signe, le poussa du coude, non pas un avertissement, pas même vraiment un retour en arrière, seulement quelque chose de léger, de familier et toujours sans importance puisque, quoi que cela ait pu être, même auparavant cela n’avait pas été assez fort pour changer quelque chose ou même assez remarquable pour qu’il s’en souvienne ; il l’avait dans l’instant même chassé de son esprit. Tout va bien pensa-t-il Ça va marcher cette fois ; le Vieux Maître joue pas de tours et il arma le pistolet et le stabilisa à nouveau à deux mains, son cousin ne bougeant plus du tout maintenant bien qu’il ait recommencé à mastiquer faiblement, comme si, lui aussi, il était en train d’observer le faible point lumineux sur le percuteur lorsque le chien s’abattit.

Cela fit un bruit effrayant, mais dans le même instant Mink cessa de l’entendre. Le corps de son cousin se convulsait à présent en un sursaut à demi réprimé qui un instant après allait complètement renverser le fauteuil ; il lui sembla, à lui, Mink, que la détonation du pistolet n’était rien mais que, lorsque le fauteuil aurait fini de basculer et de s’écraser sur le plancher, le bruit réveillerait tout Jefferson. Il tourna sur lui-même ; mais pendant un instant il essaya de dire, de crier : « Arrête ! arrête ! Tu dois être sûr qu’il est bien mort ou tu auras tout gâché ! » mais ce fut impossible, il ne se rappela pas quand il avait remarqué l’autre porte dans le mur derrière le fauteuil, mais elle était là ; où elle menait n’avait aucune importance à condition de pouvoir sortir et non revenir en arrière. Il s’y précipita, essayant fébrilement la poignée, la secouant, continuant de la tourner et de la secouer même après s’être rendu compte que la porte était fermée à clef, continuant de secouer la poignée, ne voyant plus rien à présent, même après que la voix eut parlé derrière lui, et il tourna à nouveau sur lui-même et vit la femme debout dans l’embrasure de la porte du vestibule.

Traduction par René Hilleret, revue par François Pitavy, pour Gallimard La Pléiade Tome V

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Un mort heureux – Alain Bosquet (1994)

Je n’ai pas disparu
car il suffit de se pencher sur la rivière :
ce sont mes mots qu’elle chuchote
avec douceur, les nuits de pleine lune.
Je suis tout près :
regardez le platane,
qui prend mes vieilles attitudes,
celle de la rancœur et celle de l’espoir.
et même le nuage me ressemble,
je vous assure,
avec cette manière de bouder,
puis soudain d’éclater de rire.
Je suis un mort heureux, n’en doutez pas :
j’habite votre pain,
votre doute léger,
le tremblement qui accompagne
vos journées trop remplies.
Je suis une fourmi, une virgule,
un verre d’eau pour vous servir.
Me ferez-vous l’honneur de me croire, à présent
que je suis décédé ?  »

in Demain, sans moi, 1994

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Guitare – Tristan Corbière

Je sais rouler une amourette
En cigarette,
Je sais rouler l’or et les plats !
Et les filles dans de beaux draps !

Ne crains pas de longueurs fidèles :
Pour mules mes pieds ont des ailes ;
Voleur de nuit, hibou d’amour,
M’envole au jour.

Connais-tu Psyché ? – Non ? – Mercure ?…
Cendrillon et son aventure ?
- Non ? -… Eh bien ! tout cela, c’est moi :
Nul ne me voit.

Et je te laisserais bien fraîche
Comme un petit Jésus en crèche,
Avant le rayon indiscret…
- Je suis si laid ! –

Je sais flamber en cigarette,
Une amourette,
Chiffonner et flamber les draps,
Mettre les filles dans les plats !

Les Amours jaunes. 1873


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Par La Cause Littéraire